La Retraite Générale des armées françaises avait commencé le 24 août de la Belgique...de Charleroi où l'encerclement menaçait.
Ce n'était pas une déroute, mais une retraite, ce qui veut dire que le grand mouvement s'exécutait dans l'ordre. Une mer humaine, plus d'un million de soldats refluait vers le sud.
Les moissons étaient faites. Le temps demeurait au beau fixe.
Les fantassins ne marchaient plus au pas, mais ils allaient en rang à huit de front; leur fleuve remplissait toute la largeur d'une route, remplissait jusqu'aux murs la grande rue d'un village.
Tous les visages sans exception étaient mangés de barbe de plusieurs jours, et creusés de fatigue. Une tristesse poignante se lisait dans les yeux de ces hommes qui regardaient droit devant eux, qui semblaient ne rien voir ni à droite ni à gauche, qui marchaient sans s'arrêter, sans devoir s'arrêter, eut-on dit, sans dire un mot - on n'entendait que le piétinement de cette masse d'hommes. Nul n'osait les questionner, comme s'ils revenaient d'un autre monde.
Dans certains bourgs, le fleuve des soldats s'écoulait pendant une journée entière, pendant une journée et une nuit pendant deux jours. Les femmes restaient une heure, deux heures, trois heures sur le seuil de leur maison, puis elles rentraient vaquer à leurs travaux, ou s'asseoir et elles continuaient à entendre le piétinement immense. Elles ressortaient et le fleuve s'écoulait toujours, et ainsi plusieurs fois. Le bruit, le cœur, alors elles pleuraient.
Au mois d’août, dans la chaleur torride, les fantassins français marchaient couverts de l'uniforme le plus irrationnel de tous les temps, uniforme cible, uniforme fardeau, pantalon rouge-garance, longue capote de drap, tunique de drap été comme hiver, chemise en flanelle de coton et caleçon long.
Par une sorte d'humour sombre, les souliers d'uniforme s'appelaient brodequins, du nom d'un ancien appareil de torture.
Le fantassin marchait en tenant son fusil Lebel et portant le barda insensé de près de trente kilos, au sommet duquel était souvent juché le réglementaire fagot de bois pour allumer le feu du bivouac.
Des centaines de milliers de fantassins avaient marché 150 kms et davantage, traversant de grandes forêts, sans balancer ce fagot de bois.
Ainsi en était-il de la plus grande retraite militaire qu'on ait vu dans l'histoire sur la terre de France.
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